‘Mandibules’ Press Conference at 77th Venice Film Festival


“Je sais que je ne suis pas du tout ce que je dégage” pour L’Officiel Paris

C’est une rentrée intense pour l’une des actrices les plus observées du cinéma français. Avant d’enchaîner plusieurs tournages, elle se confie à nous et révèle son envie de défendre des personnages qui lui ouvrent de nouveaux horizons.

L’année a déjà bien commencé. À 25 ans, Adèle Exarchopoulos est revenue en compétition à Cannes, six ans après la Palme d’or obtenue pour La Vie d’Adèle. Dans Sibyl de Justine Triet, sorti au printemps dernier, elle hisse sa performance au niveau de celles de ses modèles au cinéma : Gena Rowlands, Susan Sarandon, Béatrice Dalle et Kate Winslet. L’année 2019 la verra aussi aborder pour la première fois le genre de la comédie avec Mandibules de Quentin Dupieux. Ce sera une fantaisie surréaliste et ambitieuse, où l’imaginaire visuel prodigue à l’élan comique une force explosive. Pour l’actrice, l’avenir, c’est maintenant.

En parallèle à votre carrière au cinéma, vous avez toujours entretenu un intérêt sincère pour la mode…
Je n’y avais pas accès avant de faire du cinéma. Désormais, poser, mais aussi pouvoir assister aux défilés, comprendre ce qu’ils représentent, tout l’artisanat en coulisses, ça me passionne. Il y a une image à incarner, et surtout à manier en trouvant la bonne distance, voire un peu d’humour. Sinon, on peut vite se laisser travestir et devenir lisse. J’ai donc appris, lors des shootings, à être moi-même à travers les univers que je suis chargée d’incarner.

Vous entretenez même de grandes amitiés dans ce milieu…
Oui, Camille Seydoux m’habille depuis le Festival de Cannes en 2013 et la Palme d’or pour La Vie d’Adèle. Je me souviens, je n’avais absolument rien à me mettre, j’étais sur le tournage d’un autre film, je dormais dans un hôtel Ibis et soudain on m’a dit: “Il faut aller à Cannes”. Personne ne me connaissait, j’avais 19 ans et j’ai demandé à Camille (la sœur de Léa Seydoux, ndlr) de m’aider. Je suis émue parce que depuis, je sais que je peux l’appeler, j’ai la chance de la savoir à côté de moi, dès qu’un nouveau projet se présente.

Cette année, au cinéma, vous n’avez jamais eu autant de projets.
Il y a notamment Bac Nord de Cédric Jimenez. C’est un polar tourné à Marseille qui évoque aussi bien la criminalité galopante que l’obligation aux résultats à laquelle sont soumis les policiers, jusqu’au jour où le système judiciaire se retourne contre eux.

Dans un virage à 180 degrés, il y aura aussi Mandibules de Quentin Dupieux.
C’est vrai que la comédie est un genre dont j’ai énormément envie, mais qui me fait peur aussi. Cela dit, la peur et l’urgence me motivent. J’ai envie d’aller vers ce que je ne connais pas, d’autant plus qu’en France, on vous stigmatise très vite. Si tu fais trois films d’auteur dédiés aux thématiques sociales, tu deviens indissociable de ce cinéma-là. Alors, réussir à accepter les règles du jeu, pour mieux savoir les contourner et ne pas être cataloguée, ce n’est pas évident. On m’a d’ailleurs souvent posé des questions à propos de la comédie, en présupposant qu’elle ne me convenait pas. Je vénère Ken Loach, certes, mais j’adore aussi Jim Carrey.

On vous verra enfin dans Revenir, un premier long-métrage de Jessica Palud qui vient d’être sélectionné à la prochaine Mostra de Venise.
J’y joue une veuve. Surtout, je l’ai tourné avec un enfant dont c’est le premier film. J’adore cette magie des enfants ou des non-professionnels. Il y a une liberté et un instinct qui évidemment se perdent, une fois qu’on se met à tout intellectualiser. En tout cas, c’est la première fois que je joue une maman.

Votre perception des rôles qu’on vous propose a-t-elle changé depuis que vous êtes devenue mère ?
Pas précisément, mais forcément je juge moins, j’ai revu mon sens des priorités et reconsidéré l’importance de la transmission. Bon, ça sonne un peu cucul, mais c’est vrai ! Maintenant, je ne lis pas chaque nouveau scénario à l’aune de ma maternité, mais elle me nourrit certainement, d’une façon ou d’une autre.

Y a-t-il des rôles qu’on ne vous propose jamais ?
J’aimerais jouer moins les ingénues, aller davantage vers les films d’épouvante ou les films futuristes. Dans tous les cas, j’aime les imperfections d’un rôle, tout ce qui ouvre le débat. On aime aussi les autres pour leurs imperfections, même si lors des conflits, on affirme toujours: “J’aimerais bien que tu changes ci et ça.” Aimerait-on autant les autres sans leur part de noirceur ?

Vous semblez être assez sélective dans votre carrière.
À quoi bon se presser ? J’ai trop eu le sentiment qu’on m’attendait au tournant pour ne pas prendre mon temps. Je grandis à travers mes choix. Alors, même si je viens d’enchaîner les castings, ce que j’adore parce qu’on n’y parle du personnage et pas d’autre chose, comme de l’ego ou du salaire, une carrière se construit bien souvent sur des refus. D’ailleurs, quand j’ai trop de doutes, je préfère renoncer.

Regardez-vous les films dans lesquels vous jouez ?
Oui, mais uniquement pour les défendre ensuite durant la promo, pas pour m’admirer.

Avez-vous le sentiment de jouer avec votre image ?
Quand j’arrive sur un film, je m’abandonne totalement au personnage. Je ne me pose pas trop la question de mon image, d’autant qu’on ne peut pas empêcher les malentendus. Je sais qu’avec mes formes et ma grosse bouche, je suis considérée comme une femme sensuelle, alors que je pense être assez pudique. En fait, mon image, je la laisse complètement appartenir, non pas au metteur en scène, mais à la vision qu’il a de mon personnage. Je sais que je ne suis pas du tout ce que je dégage.

Vous appréciez même les vrais rôles de composition.
Oui, dans le biopic sur Rudolf Noureev réalisé par Ralph Fiennes, mon personnage s’éloignait beaucoup de moi, avec sa prestance et sa coupe au carré très sage. J’ai fait énormément de barre au sol afin de travailler sa posture distinguée. Si ça passe par le corps, ça me plaît, je n’aime pas trop intellectualiser, je préfère le concret. Un rôle comporte forcément une part d’insoupçonné mais là, je voulais voir si j’en étais capable. Je me suis demandé si je réussirais à être élégante, car je sais qu’on me reproche ma nonchalance, ma diction. J’aimerais aussi faire une voix dans un Disney : ça me pose plein de questions et ça me sort de mon quant à soi.

Source : lofficiel.com


Quand Adèle (Haenel) rencontre Adèle (Exarchopoulos)

Adèle Exarchopoulos et Adèle Haenel : deux actrices habitées et singulières tournent pour la première fois ensemble. Une occasion rêvée pour affronter leurs imaginaires de jeunes femmes libres, entières et insoumises.

La came à portée de main, clopes et chocolat, rien que du légal, les deux Adèle sont en promo pour Orpheline. Elles y jouent le même personnage à des âges différents. Le film réussit le test de Bechdel haut la main : y figurent plus de deux personnages féminins, qui se parlent et parlent d’autre chose que des hommes. Le rôle politique d’une actrice ? Ça passe aussi par le choix de ses films, nous disent-elles d’une seule voix.

Adèle Exarchopoulos et Adèle Haenel confirment qu’elles ne jouent pas n’importe quoi n’importe comment : dans leurs films, de La vie d’Adèle (Adèle E.) aux Combattants (Adèle H.), ces deux actrices font valser le corset d’une féminité répertoriée, d’une hétéronormalité faisandée. Aujourd’hui, c’est la première fois qu’elles passent du temps l’une avec l’autre ; sur ce film, elles n’ont pas joué ensemble. Et entre la cérébralité têtue d’Haenel et la sensualité brute d’Exarchopoulos, ça matche.

Telles des adolescentes collées un samedi après-midi, attendant que la sonnerie les libère, elles se passent une clope, comme pour faire front commun face aux emmerdements de l’interview. En sweat à capuche et morgue affichée, elles se reconnaissent.

Sur cette photo, vous avez l’air vraiment complices. Auriez-vous pu la faire si vous vous détestiez ?
Adèle Exarchopoulos: Non, je n’aurais pas pu poser avec quelqu’un qui m’a fait du mal ou à qui j’en veux. Si je t’avais détestée, j’aurais pas pu.
Adèle Haenel : Ouais ? On l’aurait fait parce qu’on est obligé. Au début je râle, et au final je dis oui. Y a un moment, faut se tenir. On vit en société…
A.E. : Moi, je sais pas me tenir.
A.H. : Moi non plus. Ah, ah !

Ce film, réalisé par un homme, est une exception dans la mesure où il donne la parole aux femmes, et presque seulement à elles. C’est un film féministe ?
A.E. : Je pense pas. J’ai un problème avec les délires féministes. J’ai pas lu le scénario en me disant : « Ah, ben voilà ! Ce film parle de liberté, de tolérance par rapport à des choix. Je me demande si les gens vont juger cette femme sur sa sexualité, sur sa fuite. »
A.H. : Ah, moi, je me revendique féministe. Ce film met en scène des femmes sans poser de jugement masculin sur elles, et en ça il participe au féminisme. Une femme cherche sa voie avec la féminité, et les hommes se débattent avec la virilité.

Beaucoup d’actrices ne supporteraient pas de se laisser filmer à leur désavantage.
A.E. : Les boutons, c’est les miens, même pas du maquillage. T’arrives à accepter ça, Adèle ? Ce moment où tu te sens hyper mal à l’aise, vulnérable, moche, dans un film, et quand tu n’es pas à la bonne distance ?
A.H. : C’est très détestable. Mais ce qui est pratique, au cinéma, contrairement au théâtre, c’est que tu peux t’investir complètement en ne te posant pas la question de la gueule que tu vas avoir. Ton taf, au moment où tu tournes, c’est de… comment dire ?

Ton taf, c’est de lâcher ?
A.H. : Si tu voyais tout de suite le résultat, tu ne le ferais peut-être pas. On tourne, et on a un film un an plus tard. La première partie du travail, c’est de jouer. La deuxième – détachée de la première –, c’est d’assumer. Et tu te rends compte que les gens t’aiment pour ce que tu es, et pas pour ce que tu voudrais être. Bien sûr, ils voient ce que tu voudrais être, et à quel point tu n’y es pas. C’est une meilleure façon d’être aimée, même si c’est par moins de gens.

Ils n’y arrivent pas vraiment.
A.H. : Ils ne sont pas moralement mauvais, ils sont juste usés par la vie, par le temps d’une vie. Le film parle de ça aussi.
A.E. : J’aime bien le regard d’Arnaud (des Pallières, ndlr) sur les femmes, sur les actrices. Je l’entendais, quand il nous dirigeait, il aime les femmes pour leurs failles, leurs imperfections aussi.

Quelles imperfections ?
A.E. : Des imperfections physiques, par exemple. Moi j’ai une peau immonde pendant tout le film.
A.H. : La perfection, aujourd’hui, c’est les pubs pour les rasoirs. Les filles, elles n’ont pas un gramme de trop, elles sont retouchées vingt-cinq fois. C’est pas ça aimer les gens. Jean Genet a écrit un truc sur Rembrandt : quand il peint sa mère, il peint la vieillesse de sa mère, son trajet de vie… C’est ce que veut dire Adèle, je pense. On aime les gens pour la vie qui les traverse, pas juste un idéal de beauté plastique, figé, destiné à vendre des rasoirs et des maisons à Marne-la-Vallée.
A.E. : Dans le couple, on est toujours là à se reprocher des choses. Un jour je me suis demandé : « Si mon mec changeait, est-ce que ça me dérangerait ? Est-ce que finalement je ne l’aime pas pour ses défauts ? » La réponse est oui. Je l’aime aussi profondément pour ses défauts.

Dans le film, le personnage interprété par Nicolas Duvauchelle tabasse sa fille de 13 ans. Une écrivaine m’avait dit un jour que les pères frappent leur fille pour les punir de ne pas pouvoir coucher avec elle. Qu’en pensez-vous ?
A.H. : Ah ouais ?
A.E. : Moi je ne vois rien de sexuel là-dedans, peut-être parce que j’y connais rien. C’est plus une façon très maladroite et inexcusable d’aimer. Le nombre de bleus sur quelqu’un peut être comparé au nombre de bisous que cette personne aurait pu recevoir. Tu associes les coups à l’amour. Il y a une frontière hyper-fine entre haine et amour. J’ai fait des ateliers en prison : le nombre de crimes passionnels, de meufs dont le casier était vierge et qui ont plongé… Je le comprends. Un dérapage c’est horrible, mais je comprends. Une fois de plus, sans excuser. Après, quelqu’un qui se lève tous les matins et pète la gueule à sa fille, c’est différent.

Adèle H. ?
A.H. : Il y a une forme de lâcheté dans la violence. Péter la gueule à quelqu’un, c’est le chemin le plus direct pour exister. Ça dit une absence d’effort dans la construction de soi. Tu compenses par la violence que tu vas infliger à quelqu’un. Il me semble que c’est plus souvent une violence des hommes envers les femmes que l’inverse.

Tu n’as pas l’air d’accord, Adèle E.
A.E. : Les femmes violentes avec les hommes, ça existe aussi, on en parle beaucoup moins. Et on ne peut pas généraliser : chaque situation, dans un couple, une famille, a sa complexité.
A.H. : Ça se passe quand même plus souvent dans l’autre sens. Bon, après, il y a des vies écrasées, qui du coup en écrasent d’autres.

Vous vous êtes déjà fait taper ?
A.H. : Tu crois qu’on va dire ça dans Marie Claire ?

Pourquoi pas ?
A.H. : Non, notre vie personnelle ça ne regarde pas Marie Claire.

OK. Pensez-vous que cette jeune fille, le personnage du film, qui couche avec des hommes plus vieux, est en quête d’amour ?
A.E. : C’est aussi une quête de soi. Nous, les femmes, on aborde le sexe de manière plus cérébrale. Ça ne nous empêche pas du tout de prendre du plaisir.
A.H. : Ce personnage connaît des mues successives d’identités, c’est comme ça que je vois l’histoire. Comment tu te dépouilles, au travers des âges de ta vie, du concept même d’identité. Pour devenir plus fluide et vivre plus sincèrement. Plutôt qu’une quête d’amour, on a à faire le deuil de sa propre naissance. A partir du moment où tu nais, tu n’es plus tout. Tu es un petit morceau, et tu travailles ce morceau.

Adèle H., tu as dit un jour : « Exister demande une sacrée dose de combat. »
A.H. : Oui, on est écrasé par les injonctions. Il faudrait être comme ci ou comme ça. En fonction d’où tu es né, de ta couleur de peau, de ton orientation sexuelle, de ton sexe…, j’assimile ça à de la fausse vie, de la vie plate, sans intérêt. Moi c’est là où j’envoie chier tout le monde, et où l’acte d’exister devient une résistance. Donc on peut appeler ça un petit combat. Regarde la honte que représente la transgression. Ça fait toujours peur.
A.E. : Il y a le combat contre soi-même aussi. C’est le combat le plus dur dans la vie. Tu as du mal à aimer qui tu es ?
A.H. : Oui, grave. Comme tout le monde, non ?

Tu ne ressens pas ça, Adèle H.?
A.H. : Si, mais je trouve qu’on est trop absorbé par nous-même. A l’inverse d’Adèle, la théorie m’aide vachement. Ça m’ouvre des horizons. Je me confronte à des livres, aux pensées d’autres gens. Ça fait un appel d’air, et j’arrête de tourner autour de mon nombril, de me poser en permanence la question de qui je suis. Et je m’en fous un peu plus, tu vois ?

Pourquoi vous a-t-on appelées Adèle ?
A.E. : Le soir où ma mère a perdu les eaux, mon père était en train de boire une bière Adelscott. Le choix est donc venu de ce qu’il y avait au bar.
A.H. : Parce que mes parents aimaient bien ce prénom. Et à cause d’Adèle Blanc-Sec.

Source : marieclaire.fr


(Video) March 27 – Télérama


Interview pour Madame Figaro

Icônes de films d’auteur, elles sont les héroïnes d’Orpheline, vibrant portrait de femme d’Arnaud des Pallières. Un échange complice sans rien s’interdire.

L’une intellectualise, l’autre fonctionne à l’instinct. Adèle Haenel vient de terminer Remise de peine, une comédie dépressive de Pierre Salvadori, avec Pio Marmaï ; Adèle Exarchopoulos, quant à elle, le Fidèle, de Michaël R. Roskam, une histoire d’amour sur fond de film noir, avec Matthias Schoenaerts. Toutes deux se rejoignent, sans se rejoindre vraiment, à l’écran dans Orpheline, d’Arnaud des Pallières (en salles le 29 mars), l’âpre mais sidérante trajectoire d’une femme en lutte pour sa liberté. Et se retrouvent accessoirement, un début d’après-midi cafardeux, dans ce café du IXe arrondissement de Paris où elles s’installent en terrasse sans même se concerter.

Toutes deux partagent un talent explosif, né en 2002 dans les Diables, de Christophe Ruggia, pour Adèle Haenel, et en 2013 au Festival de Cannes, dans la Vie d’Adèle : chapitres 1 et 2, d’Abdellatif Kechiche, pour Adèle Exarchopoulos, un agenda bien rempli (les réalisateurs se les disputent) et la volonté de choisir des rôles en accord avec leur naturel féministe. Débordantes, passionnées, engagées, les deux Adèle – trois césars à elles deux – s’écoutent, s’effacent, se contredisent et finissent même par s’amuser.

Madame Figaro. – Vous connaissiez-vous avant Orpheline ?
Adèle Haenel. – J’ai connu Adèle avec la Vie d’Adèle. Elle a une espèce d’hyperprésence, une manière de s’investir. Il y a chez elle quelque chose qui vibre. Dès que j’ai su que nous allions jouer dans Orpheline, je l’ai appelée… Le casting est un premier indice. Il te renseigne déjà sur l’ambition du film.
Adèle Exarchopoulos. – C’est rassurant de se dire, à la lecture d’un scénario, que quelqu’un que tu estimes a ressenti la même chose que toi. J’avais vu Adèle dans Naissance des pieuvres. Nous avons le même agent et nous nous étions croisées à des avant-premières. Elle est l’actrice de ma génération qui m’impressionne le plus. Elle sait injecter du politique dans ses choix.

Comment votre première rencontre avec Arnaud des Pallières s’est-elle déroulée ?
A. E. – Ces premiers rendez-vous sont généralement horribles : on a le sentiment de devoir se vendre sans avoir la possibilité de créer. Là, c’était simple.
A. H. – Le réalisateur voit-il en toi des choses que tu ignores ? Dois-tu accepter cette domination du regard ? Cherche-t-il un partenaire ou une pâte à modeler ? Arnaud parle beaucoup. Sur le tournage, d’ailleurs, ça m’énervait. Moi, plus je m’exprime, plus j’ai peur. Je préfère faire les choses et qu’on en discute après, un peu comme à la piscine quand je devais sauter du plongeoir.

Comment avez-vous ressenti sa manière de vous diriger ?
A. H. – Au départ, j’étais frustrée de voir à quel point sa mise en scène s’introduisait dans le jeu même. Mais c’est ce qui rend le film si singulier. J’avais l’impression d’être un cheval auquel on apprend à trotter. Dès que je partais dans une direction, il m’en désignait une autre. Petit à petit, j’ai pris son parti. L’affection que je lui porte aujourd’hui a vraiment une histoire.
A. E. – Il nous a poussées à sortir de nos zones de confort. Une partie de moi s’est endormie, et de cet abandon est né autre chose. J’ai toujours tendance à m’en remettre à mon instinct. Mais les vrais génies sont ceux qui arrivent à allier instinct et technique, comme DiCaprio. Tu as ça aussi, Adèle. Moi, j’ai encore beaucoup à apprendre.
A. H. – C’est très humble de dire cela. Mais c’est aussi une question de parcours. Toi, tu as tout explosé en arrivant. Adèle, Natacha Régnier dans la Vie rêvée des anges, ce sont des claques. Or, tu ne peux pas reproduire ces claques de manière industrielle. Elles sont liées à l’âge, à ta vérité du moment.
A. E. – Dans l’Homme qu’on aimait trop, d’André Téchiné, je vois à quel point tu es capable à la fois de construire théoriquement ton personnage et de basculer dans des scènes de transe, comme celle de la danse africaine. Tu dois travailler tes rôles, non ?
A. H. – Quand la réponse est évidente comme pour les Combattants, où j’ai dû soulever de la fonte, ça rassure tout le monde. En réalité, lorsque j’aborde le rôle, j’ai une seule idée. Sur le Téchiné, par exemple, je me répétais : cette femme brûle d’amour. J’ai songé à ce sentiment de se consumer, au rapport à la honte. Je trouve toujours bizarre de parler sans honte de ce que l’on fait. Nous, les actrices, nous nous présentons au monde avec notre honte, puisque nous nous livrons avec nos fragilités.

Quelle était l’idée fondatrice sur Orpheline ?
A. E. – Ne pas juger le personnage. Elle consomme des hommes, mais les filles comme ça, je les connais : ce sont des cœurs d’artichaut. Elle répond quand même à une petite annonce pour se faire adopter. Son rapport au danger m’intéressait davantage que sa sexualité.
A. H. – J’aimais l’idée de ses mues successives. La quête de la sexualité dans le film dit surtout le manque d’amour que ressent le personnage. Pour moi, Orpheline est un film féministe. Le féminisme suppose d’aller contre la marche du pouvoir. Il n’y a pas de neutralité possible. Soit tu vas dans le sens du pouvoir, soit contre. Le personnage va contre. Et puis, il y avait la colère. Cette femme réagit à la violence du monde.

Vous avez toutes les deux des scènes de sexe ? Comment les avez-vous abordées ?
A. E. – Il ne faut pas les aborder. Devoir les regarder est déjà suffisamment atroce… Le nu, il faut que je le prenne comme un déguisement, et puis il faut aussi que j’arrête : j’ai rempli mon quota. Ça ne va pas forcément avec ma pudeur personnelle, ni avec celle des gens que j’aime. Je suis au service des films. Avoir à m’expliquer… Moi, c’est là que je peux ressentir de la honte.
A. H. – On voudrait parfois vous culpabiliser d’avoir tourné ces séquences. Hors de question… Moi, j’y vais comme un boxeur qui entre sur le ring. Je refuse de montrer que j’ai peur, alors je crâne. Tout se joue entre la frime et la frousse.

Dans le film, Adèle Exarchopoulos, vous travaillez sur les champs de courses…
A. E. – Au début, à vrai dire, je n’avais pas envie d’aller à Vincennes dans le froid pour voir des poneys qui s’appelaient Michel Jackson ou Rio de Janeiro. Avec ma naïveté, je m’attendais à me retrouver dans Gatsby le Magnifique, mais je n’y ai croisé que les joueurs du PMU. Puis je me suis mise à beaucoup parier. Pour le risque de perdre.

Le film demande au spectateur de combler ses ellipses…
A. H. – Arnaud des Pallières l’estime assez pour ça. Il se fiche de cette pédagogie que les politiques aiment tant. La pédagogie suppose qu’il y a des maîtres et des ignorants. Rien que ça, ça m’énerve.

Comment choisissez-vous vos rôles ?
A. E. – En me trompant. Quand tu vois le résultat, tu te sens trahie, mais tu t’es trahie toute seule.
A. H. – À l’intuition. Un truc dans ma tête me dit ce qu’il faut faire ou pas.
A. E. – J’ai envie de seconds rôles. Même si c’est un peu prétentieux, tu n’as pas le poids du film sur les épaules. Quand tu sors d’Un prophète, tu ne parles que de Tahar (Rahim), mais tu sais que tu n’oublieras jamais Reda (Kateb). Les réalisateurs ont l’impression qu’avec les acteurs tout est une question de longueur du texte.
A. H. – Ne pas être attendue, c’est chouette. Moi aussi, à partir du moment où un film me touche, je me fiche de l’épaisseur du rôle.

Adèle Haenel, vous vous êtes engagée pour la libération de la romancière turque Asli Erdogan…
A. H. – Oui, même si j’ai du mal à m’engager concrètement autrement que par le biais des films. D’ordinaire, je ris au nez des gens de pouvoir, qui sont toujours à côté de la plaque, mais ils écrasent la vie de tant de personnes… J’ai donc milité pour la libération de cette femme – un symbole – et de tous ceux qui ont été enfermés avec elle sous des prétextes fallacieux.

Comment vivez-vous l’exercice de la promo ?
A. H. – J’évite les interviews sur les crèmes de jour, je refuse les questions personnelles. J’essaie de garder une cohérence.
A. E. – J’ai cessé de prendre les choses à la rigolade et j’ai compris que mes propos pouvaient avoir un impact.

Y’a-t-il un rôle que vous voudriez un jour endosser ?
A. H. – Déjà, j’ignore qui je suis, alors spéculer sur ce que je vais devenir… Pour moi, c’est une idée qui appartient au monde… des farfadets. Je trouve que la question suppose une forme de frustration.
A. E. – Pas forcément. Moi, par exemple, j’adorerais incarner une boxeuse ou tourner dans un X-Men pour satisfaire un rêve d’enfant.
A. H. – D’accord. Alors manier l’épée, courir à cheval dans une plaine avec un épervier sur le bras en criant : « Ya, ya ! » Du jeu à l’état pur, quoi.

Source : madame.lefigaro.fr